Tribune ouverte : « Suis-je Charlie ? »

25 janvier 2015


Par le père Paco Esplugues.


"Des dérisions sur la religion à la violence religieuse sans raison"


Les événements que nous vivons en France et en Occident ne sont pas des phénomènes conjoncturels, mais ils sont comme les pointes d’un iceberg profond et aux multiples arêtes qu’il est opportun de saisir. Les lectures et les propositions de solution qui sont présentées face à cette situation, sans doute grave, varient en fonction des regards que l’on porte sur la nature de la réalité.


Les plus épidermiques sont les attitudes réactives en fonction des sensibilités. Dans toute réaction, il y a une vérité. Ces confrères musulmans qui se sentent blessés par la dérision gratuite de leur religion et qui réagissent, le font à juste titre. En revanche, la façon dont certains l’ont fait est totalement injustifiable ! Le pape François disait justement hier que la liberté d’expression a des limites.


La réaction populaire qui a eu lieu dans toute la France, avec respect, et avec une grande détermination devant les crimes commis, dit aussi une vérité très profonde : « Plus jamais ça » devant la violence injustifiée des fanatiques terroristes. On a le droit d’exprimer nos raisons et nos différences même quand elles sont à l’opposé des convictions de l’autre, puisque c’est seulement dans la liberté d’expression et du partage de ce que nous croyons être vrai, que l’on peut avancer ensemble vers la Vérité. La vérité, nous ne la possédons pas, c’est elle en tout cas qui nous possède tous (cf. Benoît XVI).


Cependant l’impression générale c’est que ce « plus jamais ça » n’est pas solide, puisque les esprits qui ont amené à l’attentat n’ont pas du tout changé et qu’au contraire ils continuent à être très vifs. Peut-être encore plus vifs après le dernier numéro de Charlie Hebdo. Cette constatation fait que notre société cherche partout où est ce que des solutions pourraient apparaître. Politiques plus cohérentes ? Responsables politiques qui dépassent "le politiquement correcte" ? Éducation des jeunes, « chair de jihad » ? Davantage de protection des minorités religieuses ? L’armée dans les lieux sensibles ? etc. Même les lectures sur les stratégies politiques des uns et des autres apparaissent ridicules devant le peuple français qui cherche à dire autre chose… Il y a t-il des solutions de fond ? Parce qu’effectivement le problème a des racines profondes et seulement des solutions « en profondeur » pourront répondre à cela. Nous ne sommes que dans le stade des « petits pansements » qui peuvent être plutôt un mal qui accroît le problème qu’un bien réel.


Les caricatures qui prennent pour cible les fondements des religions (dérision qui va dans l’air du temps) ne sont que l’expression d’une vraie maladie de la raison (elle s’interdit de penser ce qui dépasse le positivisme). « Les religions monothéistes engendrent toutes la violence » disent-ils. Ce n’est pas avec une telle maladie de la raison que la violence disparaîtra. Benoît XVI l’a dit à Ratisbonne en 2007, dans un discours incompris mais d’une grande portée prophétique.


De la même façon, une religion qui n’a pas le courage d’utiliser la raison (donnée par Dieu à l’homme pour discerner ce qui est vrai), une religion qui n’ose pas purifier par la raison critique ce qui dans ses croyances religieuses ne construit pas l’homme ou ce qui blesse la société, ne pourra jamais s’affranchir de la violence. Dire que les terroristes « ne sont pas de notre religion » ne suffit pas. Ce n’est pas dans les manifestes de « bonne volonté » que l’on clarifie la nature raisonnable de la religion. Socialement en rester « aux bons sentiments » c’est rester dupes. Cela ne va pas apaiser le malaise social croissant. Pouvoir s’entendre sur qui est acceptable ou non dans la manière de vivre la "soumission Dieu" (Signification du mot "islam") est essentiel. Cela suppose de dialoguer tous ensemble sur ce qui est vrai. Le relativisme ambient au lieu d’être un lieu de paix est un mal absolu.


C’est justement pour cela que l’enjeu du moment se trouve dans le christianisme bien vécu. C’est vrai que l’espace social lui est souvent fermé par la « laïcité à la française  », mais ce n’est jamais dans les conditions extérieures qu’il a puisé sa force. Un christianisme médiocre, « politiquement correcte », mondanisé, ne goûtera jamais l’intégration de la vie dans le juste rapport à Dieu, dans la vraie liberté de soi, dans la responsabilité de l’histoire et dans la communion avec tous mes hommes. Dans les « raisons » des chrétiens plongés dans cette médiocrité, il y a toujours quelque chose qui « cloche ». En revanche, les raisons des témoins d’une vie unifiée, percent les consciences et ouvrent un espace de « recherche commune de la vérité  » dans lequel chacun trouve son compte. Quelqu’un comme Simone Weil s’est fait écho de cela il y a 75 ans. Ratisbonne est encore ce défi prophétique : Y aurait-il des chrétiens capables de susciter des partenaires de route « qualifiés » parmi les personnes qui font de la "dérision de la religion" ou parmi ceux qui font la "violence sans raison" ? France, n’est-ce pas l’éveil de ton baptême que l’on attend ?



P. Paco Esplugues