Edito : « Le Carême, temps privilégié du pèlerinage intérieur »

13 février 2018

« Comment vivre ce Carême à la hauteur de ce que notre époque tourmentée mérite ? »

Pour répondre à cette question l’ouvrage de Thomas More « De Tristitia Christii » vaudrait la peine d’être lu. Il s’agit de ses méditations sur les textes de la passion de Jésus quand il était lui- même prisonnier avant d’être décapité à la Tour de Londres. Le manuscrit original se trouve à Valencia dans la bibliothèque du collège du Patriarche, où son ami Louis Vives l’avait conservé avec d’autres de ses écrits. Ils participaient tous les deux au mouvement de la Renaissance et étaient tous les deux amis d’Érasme de Rotterdam. Creuser dans les écrits d’un si grand humaniste ne peut que nous faire du bien dans ces temps de pessimisme social et de recherche d’une vie cool.

Vivre le Carême dans une démarche juste passe par le dépassement des conversions superficielles et par l’entrée dans un profond renouvellement bénéfique et salutaire. Il s’agit de saisir l’opportunité de puiser dans les sources de l’optimisme (espérance) de Dieu (Kairos). Bien que le livre soit fait de douleur partagée avec le Christ, on sent dès les premières lignes que la victoire sur le péché donnait à Thomas un souffle de vie qui devrait nous emporter totalement.

Le background des réactions de Thomas, vrai modèle pour les laïcs, peut être le fil conducteur de ce carême. Je reconnais en lui des lignes qui me paraissent des plus pertinentes pour notre temps : Comment la merveille de la victoire du Christ peut- elle toucher avec réalisme nos vies quotidiennes. Cela est le vrai sens de la conversion (metanoia).

Père de famille et magistrat, philosophe préoccupé par le développement de l’homme de son temps et d’une société plus saine, politique et chrétien convaincu il a dû risquer sa vie, car l’option "logique," que même les membres les plus éminents de l’église anglaise avaient adoptée, signifiait pour lui la trahison de sa foi et de sa conscience. Aujourd’hui, il est essentiel pour les hommes d’avoir des raisons de vivre et de mourir. Par rapport au remariage d’Henry VIII contre la vision sacramentelle du mariage, par rapport aux arrangements d’une église modernisée même en ses chefs, le Christ pesait infiniment plus pour lui. Devant la vie éternelle comprise comme la vraie vie, lui qui aimait tant sa fille Margaret, alors qu’elle contestait et le suppliait de renoncer à ses options, il sut l’amener à mettre sa confiance en Dieu. Quel poids à pour nous la confiance en Dieu dans la complexité de nos vies ?

Dans ce livre il y a les reflets de la plénitude que la foi apporte à l’homme. On voit bien que ce n’est pas un fanatique, (notre société à tendance à confondre convictions et fanatisme tant la médiocrité est à la une) mais sa foi pascale dégage une qualité de relations d’une humanité impressionnante. Ce sont ces relations qui peuvent guérir notre monde. À la préoccupation humaniste de l’enseignement pour tous s’ajoutait une claire vision de la possible transformation de la société par un christianisme vécu (Utopia).

En lui ces idéaux configuraient le concret. Veuf, remarié à une femme insupportable qui lui en voulait, il l’aima jusqu’au bout. Je suis toujours impressionné par la prière dans laquelle il disait que si sa mort pouvait servir à ce que lui et son ami Henry VIII, qui le fit décapiter, puissent se promener ensemble dans les allées du paradis, cela en valait la peine ! Ses relations humaines fondées dans la Pâque, voyaient dans l’autre, en tout autre, le Christ (cf Mt 25,40). Elles orientent notre chemin de conversion ! Combien faudrait-il dans notre société et notre église aux liens sociaux si déchirés, des relations de cette qualité ?

Acteur de l’histoire il n’était pas soumis à la lâcheté sociale ambiante. Les gens d’autres bords idéologiques ou d’autres convictions n’étaient pas ses ennemis. Il croyait à la capacité d’accueillir la vérité par toute personne, donc à la mission de l’annoncer ainsi qu’au dialogue qui permet d’avancer vers elle... Cette conviction le poussait à ne pas fuir le monde ou à se dérober face aux enjeux, mais il se savait coopérateur d’une construction plus grande portée par un Autre, par Celui qui est la Tête de l’humanité, Celui qui l’amène à son accomplissement.

Voici les lignes fortes qui peuvent nous orienter dans ce Carême 2018. En tout cas elles m’inspirent un chemin d’espérance et de travail !
Bonne route !

P. Paco Esplugues