EDITO : « Eduquer en temps de COVID ? »

8 novembre 2020

Pour le Concile Vatican II, un droit inaliénable à l’éducation est fondé sur la dignité de la personne humaine. Elle constitue ainsi le socle de l’enseignement de l’Eglise catholique sur l’éducation : « Tous les hommes de n’importe quelle race, âge ou condition, possèdent, en tant qu’ils jouissent de la dignité de personne, un droit inaliénable à une éducation qui réponde à leur vocation propre […] en même temps qu’ouverte aux échanges fraternels » (Gravissimum educationis 1). Sur ce fondement, Vatican II précise que « Le but que poursuit la véritable éducation est de former la personne humaine dans la perspective de sa fin la plus haute et du bien des groupes dont l’homme est membre ». Les buts de l’éducation prennent donc la forme de « formation intégrale de la personne humaine » et de « contribution à la réalisation du bien commun ».

Ce temps de COVID pourrait nous faire réfléchir, si nous étions bien attentifs à notre voix intérieure, à ces deux dimensions, et en particulier, à celle du bien commun. C’est ainsi qu’émerge pour moi une évidence : le bien commun serait le phare capable de guider nos discernements, plus indispensable que jamais, dans la marée d’information (ou de désinformation), pas toujours cohérente, qui nous assaille de partout : à travers la TV, le web, sans oublier les communiqués officiels, et les officieux …

Au début des Actes des apôtres, nous les entendons proclamer devant les autorités légitimes qui leur enjoignaient de se taire : "Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes” Ac 5, 29. Pour eux, obéir à Dieu signifiait annoncer ce qu’ils avaient vu et entendu. Et qu’avaient-ils vu et entendu ? Le Ressuscité, et avec Lui, une image nouvelle de l’homme, qui rendait nouveau le dessein du Créateur, qui le purifiait en le rendant ainsi possible. Grâce à cette obéissance à Dieu, Dieu avait pu agir dans l’histoire, ressuscitant Jésus, et les chrétiens commencèrent à avoir une véritable influence dans la société. Les premiers chrétiens n’ont pas exercé une influence directe sur le pouvoir établi, sur le gouvernement de leur temps - qu’ils ont accepté -, mais plutôt par la prise de conscience d’une nouvelle image de l’homme, celle qu’ils avaient reconnue et accueillie dans le Ressuscité : une personne appelée à la communion avec Dieu et avec les hommes. 

Tout cela nous aide à réfléchir sur le bien commun comme phare lumineux en temps de COVID car il s’agit aussi pour nous aujourd’hui du regard, de celui qui est capable de reconnaitre chez autrui le visage du Ressuscité, l’homme nouveau. Le bien commun signifie de ce fait non seulement les biens qui aident les individus séparément à obtenir leur bonheur individuel, ou les biens qui aident de nombreux individus, isolés les uns des autres. Le bien commun est celui des biens aidant à la communion (communis - munio (fortifiant ce qui est commun)). Il s’agit des biens de la relation ou des biens relationnels. Parler du bien commun indique que notre communion en elle-même est un bien, que le fait d’être appelés à vivre ensemble est un bien en lui-même.

Si les premiers chrétiens ont pu vivre cette réalité, c’est parce qu’ils ont compris qu’ils partageaient un même bien : une même origine et une même fin. Tous se savaient appelés par le même Père, aimés de toute éternité par Lui, et appelés à la même résurrection, à la même vie éternelle. Ils ont ainsi vécu cet appel, pleinement conscients qu’ils n’attendraient pas ce but en plénitude ici-bas, car ils savaient que ce monde terrestre n’est qu’un chemin vers la véritable patrie, celle qui nous a été promise au-delà de la mort.

Si nous voulons vivre dans cette perspective du bien commun en ce temps d’épidémie, nous devons mesurer les défis qui nous sont posés. Le premier consiste à voir intervenir de manière continuelle l’Etat, ce qui peut être justifié par la situation d’urgence sociale. Concomitamment, l’Eglise nous rappelle sans cesse que nous ne devons pas négliger l’un des principes fondamentaux qui fonde le bien commun : la subsidiarité. Ce principe affirme que la société ne s’édifie pas d’en haut, à partir de l’Etat, mais à partir des personnes concrètes que nous sommes et de nos relations. Par le principe de subsidiarité, l’Etat doit être au service de ce que chaque personne et les différents groupes sociaux peuvent réaliser, à commencer par la cellule fondamentale de la société, à savoir, la famille.

C’est à partir de la phrase des apôtres où s’origine notre réflexion, que découle ce principe de subsidiarité. Affirmer qu’il « faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » signifie que Dieu est celui qui a inscrit dans le cœur de chaque personne sa dignité unique. Il faut reconnaitre cette dignité inaliénable pour pouvoir la servir, et cela constitue la première mission de l’Etat. Dieu est celui qui a appelé cette personne concrète, ce citoyen, cet écolier, ce jeune, ce parent, … à la communion avec Lui et avec les autres hommes. Cet appel de Dieu est le fondement de la valeur sacrée de chaque personne, et c’est lui qui rend possible par la suite l’exercice de la justice et des lois pour la promotion de cette dignité. Une dignité qui implique avant tout de pouvoir assumer ces responsabilités. La personne humaine, par sa dignité, a des droits, certes, mais son premier droit est de pouvoir assumer ses propres devoirs devant la vie d’autrui.

Cela s’applique à chaque nation en général, mais aussi à nos institutions, écoles, églises particulières, associations, communautés et toute réalité sociale. Nous devons fuir la tentation de l’assistanat, du tout pouvoir qui arrive d’en-haut et donner enfin place à la subsidiarité, qui n’est pas abandon des obligations par l’autorité compétente, mais service et respect de l’œuvre que celui qui est plus petit que nous est capable de réaliser. Ce qui d’ailleurs le rend heureux.

Sur la scène éducative, un regard comme celui que je viens de décrire, doit être posé sur chacun des enfants et des jeunes qui nous sont confiés. Il s’agit d’une vision unitaire sur la personne. Ce regard unitaire et global doit tenir compte de l’avis des sciences : psychologie, sociologie, médecine, économie, …, certes, mais les décisions sur le bien commun ne peuvent pas être déterminées seulement par des critères techniques ou purement scientifiques. N’est-ce pas cela le célèbre et trop souvent malmené « caractère propre » de l’Enseignement Catholique ? Cela déterminerait d’ailleurs, en ce temps de COVID, une manière d’agir qui apporterait de la clarté au moment de discerner le bon choix, dans le respect des prescriptions et dans la liberté pour chercher le bien de tous avec du bon sens.

« Obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes », loin d’être une révolte orgueilleuse, est la condition pour exercer une obéissance radicale et pour servir chaque personne dans sa dignité. Cette phrase des apôtres contient une lumière pour nous aujourd’hui. Ce n’est qu’à partir de Dieu qu’est possible un regard unitaire, global, non fragmenté, pour discerner le bien de l’homme et de la société. Ce n’est qu’à partir de Dieu que nous pouvons saisir que la santé et la vie physique ne peuvent nullement être considérées comme une valeur absolue. Si cela arrive, si la santé devenait une valeur absolue en elle-même, nous pourrions aller jusqu’à justifier l’esclavage. Nous finirions par obéir à n’importe quel homme pour préserver à tout prix notre vie ici-bas.

La foi dans le Créateur, grâce à qui nous vivons, nous dit que ce qui est juste, vrai, beau et bon, existe véritablement. Ce qui donne du sens à la vie (direction, élan et ordre) et qui permet donc d’avoir une vision globale, unitaire de l’homme et de la société. Les apôtres proclamant la primauté de Dieu en tous leurs discernements et leur agir, ont proclamé la possibilité d’un bien commun. Et par-là ils ont apporté une grande richesse à la société de leur temps.

Si nous reconnaissons que chacun des jeunes scolarisés dans nos écoles possède une dignité inaliénable, car ils sont aimés de Dieu depuis toujours et qu’ils sont appelés à une vie qui ne finit pas ici-bas, nous pourrons alors servir cette dignité. Tous, nous sommes appelés à vivre dans une relation vivante avec le Dieu Vivant, en communion avec ceux qui nous entourent, et que nous sommes appelés à servir. Nous sommes des êtres de droits dont le premier est de se mettre au service de la vocation des autres. Quand nous parlons d’éduquer, il s’agit bien de cela.

« Ne volez pas l’espérance aux jeunes ! Ne leur volez pas leur avenir ! » – nous dit le pape François comme pour nous réveiller. Profiterons-nous de ce temps peut-être troublant pour vivre de cette richesse ? C’est sans doute une occasion formidable pour le faire !

« Ô Capitaine ! Mon capitaine ! »
Notre effroyable voyage est terminé.
Le vaisseau a franchi tous les caps, la récompense recherchée est gagnée.
Le port est proche, j’entends les cloches, la foule qui exulte »

Walt Whitman, Leaves of Grass

Isabel Velasco
FMDD