EDITO : « Faites des saints : Une époque propice »

13 avril 2019

Notre époque est spécialement sombre, et nous touchons plus que jamais des situations désolantes

  • du point de vue social (gilets jaunes, symptôme d’un malaise social durable)
  • du point de vue anthropologique (vision manipulable de l’être humain, (« genre », PMA, GPA, certain transhumanisme),
  • du point de vue des relations (violence terroriste et guerre des banlieues),
  • du point de vue ecclésial (corruption sexuelle et contre témoignage flagrant du message évangélique qui engendre le discrédit).

Ces situations constituent l’ambiance que l’on respire au quotidien et ne donnent pas l’impression qu’on s’oriente vers de meilleurs jours. Et bien, ce cadre est plutôt un cadre propice quand on regarde l’histoire du christianisme. Les saints que nous célébrerons de façon spéciale dans le cadre du projet diocésain « Faites des saints », ont vécu justement à des époques aussi troublées que la nôtre. Mais ils ont traversé la pollution de leur société et de leur église, en montrant de manière éclatante la victoire du Christ. En effet, le christianisme devient plus pertinent et plus lumineux précisément quand les crises menacent nos zones de confort. Se nourrir à l’école d’Agricol et de Magne, de Catherine Benincasa (de Sienne), de Vincent Ferrier ou de Claude la Colombière, nous apprend beaucoup pour notre démarche actuelle.

Percer la réalité

Il ne s’agit pas de fuir la réalité du mal, mais de la regarder en face. De même que l’attitude de l’autruche n’a jamais fait des saints, le refuge dans un monde qui n’existe pas, n’a jamais créé les conditions pour guérir des maux. Le mal qu’on expulse par la porte entre par la fenêtre. Lors, il ne s’agit pas non plus d’être écrasé par le poids massif de ce climat pessimiste mais de saisir l’occasion pour mieux percer la réalité. A travers les fissures on voit mieux Celui qui porte la réalité. Rien ne s’échappe de la main du Père. Au cœur de l’histoire il y a Quelqu’un qui la porte en la transfigurant.

Plus encore, le mal des cœurs jaillit justement des désirs divins enfouis au plus profond de chaque cœur humain, mais détournés en egolatrie par l’œuvre du démon. Le Christ n’a jamais arrêté de se placer dans cet abîme de l’âme pour la racheter en libérant les sources du bien et en traversant la peur (même celle de la mort), pour faire émerger la vie. Voir en face le mal, nous rend cette merveille -qui reste agissante- plus visible, plus puissante que la bombe atomique, mais avide de cœurs assez éveillés pour regarder et pour coopérer librement. Les crises éveillent. Les saints qui sont passés par notre paroisse sont spécialement des témoins de crises traversées comme tremplin vers la Vérité qui agit dans le secret et qui a vaincu tout mal de l’intérieur.

Voir avec le regard de Dieu
Pour cela il faut apprendre à voir avec le regard de Dieu. Voir ce que nous sommes. Voir comme IL nous voit. L’école de la prière bénédictine (option bénédictine) de Lérins, était la clé de la vie d’Agricol. Elle était de plus injectée en famille par son père Magne (transmission responsable). La prière en silence en voyant l’invisible permet à notre vrai JE d’émerger. La prière fait découvrir notre vraie valeur qui n’est pas fonction des aléas des turbulences sociales et d’un clergé malsain.

Rajeunir le tissu ecclésial
La laïque Catherine était immergée dans cette prière dont ses « dialogues » avec le Christ se font écho. Elle voyait la mauvaise vie morale du clergé.
Mais sa relation avec le Christ lui permettait de considérer le vrai rôle du ministère dans l’Eglise, et en même temps lui donnait la liberté de dire au clergé ce qu’il devait faire (même au pape). Aujourd’hui encore c’est cette prière avec le regard de Dieu, qui permet de s’unir au Christ, plus vivant que jamais, si on peut dire, et de rajeunir le tissu ecclésial. Des laïcs qui vivent des relations théologales, (c’est à dire voyant le Christ dans l’autre, Mat 25-40, digne d’être aimé du même amour que les personnes que la Trinité partage entre elles) pour que ce tissu ecclésial soit signe visible et instrument du Christ.

Partager la foi selon les propres dons
Vincent Ferrier, qui vivait au couvent des dominicains (rue Joseph Vernet), était formé dans ce regard qui voit Dieu dans le quotidien : la pauvreté et l’étude théologique étaient les bases pour la prédication de la bonne nouvelle de façon crédible. Loin de l’émotivisme, il formait les laïcs aux vertus. Dans l’intelligence des lois qui construisent une vie saine, pour que la prédication de l’évangile ne reste pas superficielle mais soit capable de configurer une vie humaine et sociale juste. Ses miracles extraordinaires ne le détournaient pas d’une formation patiente de chrétiens avec une conscience claire du péché et une vraie évangélisation de tous les aspects de l’humain.
Cela à une époque où la crise ecclésiale battait son plein avec deux papes (XIVe siècle) tandis que le clergé n’était pas plus à la hauteur que celui d’aujourd’hui. Avec des laïcs, il avait formé un groupe d’évangélisation qui a parcouru toute la France, la Suisse, l’Italie du Nord. Tous partageaient la foi et chacun selon ses propres dons.

Discerner les vraies voies de l’Esprit dans les cœurs
Claude la Colombière. Entré au noviciat des jésuites en Avignon (cloître saint Louis au XVII siècle), il était devenu spécialiste du discernement des esprits à l’école de St Ignace. La France déchirée par le jansénisme avait besoin d’hommes capables de ne pas rester dans cette rupture dictée par l’orgueil social, mais de discerner les chemins de la miséricorde de Dieu qui unit notre cœur au cœur de Jésus. Discerner la pertinence de la spiritualité de Marguerite Marie Alacoque était possible dans cette école, encore si nécessaire aujourd’hui.

Dans cette école du cœur de Jésus nous continuons à apprendre la merveille de vivre tout en synergie avec ce Coeur qui élargit le nôtre aux dimensions du sien. Au lieu du découragement nous renouvelons chaque jour la joie de répondre à la soif de ce cœur. Plus le mal se déchaîne et plus nous trouvons des élans renouvelés pour nous investir en consacrant nos vies quotidiennes par amour. Il ne s’agit pas d’un aveuglement sentimental mais d’un discernement grâce aux exercices de saint Ignace dans la vie (possible par Skype par exemple) pour emprunter des chemins selon la fécondité de Dieu. Nous apprivoisons ainsi la façon de jouir des consolations de Dieu au milieu des combats. Dans l’amour, notre vrai « JE » s’épanouit.

Foyers de lumière qui construisent la ville de Dieu
Leur école est d’une grande pertinence pour aujourd’hui. Ils nous font découvrir que nos temps sont très propices pour voir la réalité en profondeur, pour participer à la victoire pascale du Christ, pour créer des foyers de lumière qui vivent en s’encourageant à vivre la foi, devenant ainsi les germes de la cité future. Il n’a pas honte d’être appelé notre Dieu parce qu’il nous a préparé une ville. C’est en la construisant dans l’histoire que nous vérifions qu’Il est avec nous tous les jours jusqu’à la fin des temps. Nos saints n’arriveront pas aux promesses sans nous. En les suivant nous devenons les saints pour demain.

P. Paco Esplugues